PLONGÉE EN EAUX PROFONDES : BEN LECOMTE ET LES MICROPLASTIQUESPLONGÉE EN EAUX PROFONDES : BEN LECOMTE ET LES MICROPLASTIQUES

Texte: Ben Lecomte
Photos: Sarah-Jeanne Royer / Olivier Poirion

26 juin 2019

Nageur longue distance et défenseur des océans, Ben Lecomte parcourra 300 milles nautiques à la nage dans le cadre d’un projet visant à éveiller les consciences sur la pollution par le plastique dans nos océans. Quelques jours avant son Vortex Swim à travers le ce que l’on appelle le « vortex de déchets du Pacifique Nord », il nous parle des problèmes cachés que posent les microplastiques et les microfibres.

La première fois que j’ai entendu parler de la pollution par le plastique, j’étais enfant. C’est lorsque j’ai commencé à voir des déchets s’échouer sur les plages. Depuis, je l’ai aussi remarquée quand je nage en eau libre. Au fil des ans, j’ai parcouru de grandes distances, dans l’Atlantique comme dans le Pacifique, et j’ai pu constater les effets de la pollution sur la vie marine. Les gens pensent que l’océan n’est pas important pour l’humanité, mais ils ont tort… L’océan peut vivre sans nous, mais l’inverse n’est pas vrai. Je suis papa, et je ne tiens pas à léguer le problème de la pollution par le plastique à la prochaine génération. Quand sera le point de non-retour ? Quand sera-t-il trop tard ? Je n’en sais rien. C’est pour ça que j’essaie de faire le maximum dès maintenant, pour sensibiliser au problème et faire les changements nécessaires.

Le Vortex Swim
En juin, je vais commencer le Vortex Swim, de Hawaï jusqu’en Californie, à travers la concentration de plastique que l’on appelle le vortex de déchets du Pacifique Nord, ou encore la grande zone d’ordures du Pacifique. Je vais nager jusqu’à huit heures chaque jour. Avec mon équipe, nous collecterons des échantillons pour nos partenaires scientifiques, notamment des chercheurs de la NASA, de l’Institut d’océanographie Scripps, de l’université de Hawaï et de l’Institut océanographique de Woods Hole. L’un de leurs champs de recherche concernera les microplastiques et les microfibres.

Un problème invisible
J’ai découvert le phénomène des microplastiques quand j’ai commencé à m’intéresser à la pollution par le plastique et à son cycle de vie dans l’océan. Le plastique que nous utilisons sur terre et qui finit dans l’océan se décompose en petites particules, aussi appelées microplastiques. Ces trois ou quatre dernières années, j’ai également entendu parler des microfibres ; ce sont de petits morceaux de fibres plastiques qui se détachent des vêtements synthétiques ou semi-synthétiques lors du lavage, et qui se retrouvent dans l’océan. Quand je nage, je ne vois pas les particules, mais les microplastiques et les microfibres sont partout. Chaque fois que nous mettons le filet dans l’eau pour récolter des échantillons, nous y retrouvons des microplastiques. Nous en avons récolté jusqu’à 600 en immergeant le filet et en le remorquant pendant 30 minutes. C’est un petit filet, la surface d’eau filtrée n’est pas très importante.

Quel effet ont les microfibres sur le corps humain ? Nos connaissances dans ce domaine sont encore balbutiantes. Les premières recherches montrent que les microfibres ont un impact important sur le système endocrinien. On sait qu’elles accrochent durablement les bactéries. Lorsque vous les ingérez, vous avalez aussi un grand nombre de polluants. Nous savons que la concentration de microfibres dans l’océan augmente. Mais nous n’avons pas encore suffisamment d’informations. Il est important que nous réunissions ces données pour que les scientifiques puissent les analyser.

Collecter des échantillons
Nous récolterons des échantillons tous les 30 à 50 milles nautiques ; au final, nous en aurons environ 200, contenant microplastiques et microfibres. Nous utiliserons des filets pour récupérer les microplastiques, puis nous les congèlerons en vue d’une analyse plus approfondie. Cela permettra aux scientifiques d’étudier le type d’organismes présents sur le plastique. Nous récupérerons aussi des échantillons de microfibres en filtrant l’eau ; ceux-ci seront également congelés. En outre, chaque fois que nous pêcherons du poisson pour le consommer, nous conserverons un échantillon de sa chair, afin d’analyser sa toxicité ainsi que sa teneur en microplastiques et en microfibres.

L’un de nos partenaires est l’Institut d’océanographie Scripps de l’université de San Diego, en Californie. J’y suis allé travailler avec Sarah-Jeanne Royer pour déterminer les données que nous collecterons afin qu’elle les analyse avec son équipe. J’ai récemment discuté avec elle pour avoir son point de vue sur les microplastiques et les microfibres.

Nous allons collecter des échantillons que vous pourrez analyser. Quels sont les résultats que vous espérez obtenir ?
SARAH-JEANNE : Nous ne comprenons pas encore très bien ce qui arrive au plastique jeté dans l’environnement, ni sa décomposition dans l’océan. Quelle proportion de ce plastique flotte ? Quelle proportion coule ? On ne sait toujours pas ce qu’il advient de près de 99 % du plastique rejeté dans les océans. Nous ne savons donc que très peu de choses sur la destination finale du plastique… Le retrouve-t-on dans les fonds marins, dans la colonne d’eau, est-il ingéré par la faune marine, voire dégradé en particules si fines que nous ne disposons pas d’une technologie qui permette de les mesurer ? Ce champ de recherche est encore si récent, que chaque nouvelle étude répond à une question sur les cent que nous nous posions, et qu’elle en soulève 200 autres, à la différence d’autres sujets qui sont déjà étudiés depuis des années, voire des décennies. Il est donc très difficile de tirer des conclusions pour l’instant. Au final – et le plus tôt serait le mieux –, il nous faut comprendre l’impact des microfibres sur la santé humaine. Cela permettra de faire bouger les lignes plus vite et d’élaborer des lois et des politiques plus efficaces.

Que ferez-vous de vos recherches ?
SARAH-JEANNE : Il est très important pour moi de diffuser nos travaux en dehors de la communauté scientifique, mais aussi d’expliquer les résultats et l’effet de ce problème mondial sur les consommateurs. Les gens ont du mal à comprendre le problème posé par les microfibres, car elles sont invisibles à l’œil nu. Pourtant, elles sont dans nos vêtements synthétiques, puis elles se diffusent dans l’air et dans les masses d’eau (rivières, océans). Elles sont désormais presque omniprésentes, y compris dans ce que nous mangeons et buvons… Oui, nous buvons des microfibres, nous mangeons des microfibres et nous respirons même des microfibres. Les vêtements synthétiques sont composés de plastique, qui est obtenu à partir de matières fossiles. Ce produit toxique est présent dans nos vies et dans nos objets du quotidien. Nous avons beau essayer d’avoir un mode de vie sain et de rester en forme, si nos vêtements sont faits en matières synthétiques, nous portons du plastique. Nous devons trouver de meilleures manières de présenter ce problème aux consommateurs, mais aussi d’expliquer les effets négatifs que ces matières ont sur l’environnement et peut-être même sur nos vies. Les consommateurs doivent pouvoir prendre des décisions en connaissance de cause ; pour cela, nous devons leur apporter des éléments tangibles. En tant que scientifique, c’est l’un de mes grands objectifs.

Comment vous êtes-vous intéressée au plastique dans l’océan ?
SARAH-JEANNE : J’ai fait mon doctorat en biogéochimie, sur les gaz océaniques ayant un effet sur le climat. Mon premier post-doctorat à l’université de Hawaï avait pour thème les émissions de gaz à effet de serre issues des plastiques abandonnés dans l’environnement. Au cours de nos expériences, nous évaluions la production de méthane d’origine biologique, et nous avons découvert que la principale source d’émission n’était pas l’eau de mer, mais bien la bouteille plastique qui contenait l’échantillon. Comme le plastique se décompose en petits morceaux, il augmente sa surface d’exposition, et, avec le temps, davantage de gaz sont libérés. En d’autres termes, tout le plastique jeté dans l’environnement depuis les années 1950 est en train de se dégrader et de se fragmenter en morceaux de plus en plus petits, qui émettent de plus en plus de gaz à effet de serre ; cela contribue au changement climatique.

Selon vous, quelle est la solution au problème du plastique ?
SARAH-JEANNE : J’aime bien compartimenter le problème ainsi : on a le plastique du passé (et du présent) déjà dans l’environnement. La seule solution pour cette partie des déchets est de les retirer de l’environnement en nettoyant les cours d’eaux, les plages et les océans. Il faut ramasser ce plastique afin qu’il cesse de menacer la vie sauvage, de dégrader l’environnement, de répandre des espèces invasives et de constituer un danger pour la navigation. Le recyclage n’est pas parfait ; en revanche, on peut toujours réutiliser le plastique au niveau local pour maximiser l’utilisation de ce que nous avons créé sans polluer davantage. Il faut seulement réfléchir un peu aux manières de procéder. Par ailleurs, il faut envisager l’avenir et la quantité de matière plastique que nous prévoyons de produire d’ici 2050. Si nous ne faisons rien maintenant, le volume de plastique déjà dans l’environnement doublera, voire triplera au cours des deux prochaines décennies. Nous devons éviter cela. Nous devons développer de nouveaux produits et matériaux, ainsi que de nouveaux modèles économiques qui soient meilleurs pour l’environnement (Parley ou icebreaker en sont d’excellents exemples). Nous devons investir dans la recherche et le développement en donnant la priorité à ces projets. En outre, l’une des solutions évidentes est d’arrêter d’utiliser le plastique à usage unique, car il n’est pas nécessaire et peut facilement être remplacé par des alternatives réutilisables. Pour aider les consommateurs à changer, nous devons les sensibiliser et leur donner le choix. Au final, ce sont eux qui prennent la décision. C’est pour cela que des projets comme le Vortex Swim sont si importants.

« LE PLASTIQUE QUE NOUS UTILISONS SUR TERRE ET QUI FINIT DANS L’OCÉAN SE DÉCOMPOSE EN PETITES PARTICULES, AUSSI APPELÉES MICROPLASTIQUES. »

La biologiste Sarah-Jeanne Royer identifie différents microplastiques dans la réserve naturelle d’O’ahu, à Hawaï.

Débris rejetés sur une plage.

Tamisage de microplastiques.

Une partie du travail des chercheurs consiste à savoir d’où viennent les débris de plastique et où ils finissent leur voyage.

La pollution par le plastique est multiforme : elle va de cette porte de conteneur UPS jusqu’aux fibres microscopiques.